PEOPLE - Premier ministre, président de la Commission, PDG de RTL
Gaston Thorn - Tout sauf honorable et réservé
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Jean-Claude Juncker dit de lui qu’il est „l’un de nos meilleurs“, José Manuel Barroso ajoute qu’il est „un grand Européen au destin exceptionnel“ (cf. Roemer 2013) et Paperjam le qualifie de „légende du siècle“.
Peu d’hommes politiques sont aussi vénérés dans ce pays et au-delà que Gaston Thorn. Il a été non seulement Premier ministre et président de la Commission européenne, mais aussi longtemps à la tête de CLT-UFA, un empire médiatique et une société à l’origine de RTL Luxembourg. Avec un regard un peu plus critique, ou même simplement si l’on considère les règles éthiques et déontologiques de base, Gaston Thorn apparaît sous un jour tout à fait différent. C’est le début de ce qui est peut-être le conflit d’intérêts le plus réussi entre la politique et les affaires dans l’histoire européenne de l’après-guerre.
Revenons aux années 1970. Gaston Thorn est impliqué dans le dossier CLT dès le début de sa carrière politique - rappelons qu’il s’agit de l’empire médiatique à l’origine de RTL - et restera dans le coup jusqu’à la fin. Un premier exemple est le débat parlementaire du 26.05.1965, au cours duquel le gouvernement luxembourgeois s’oppose fermement à l’entrée de l’État français dans le capital de la CLT. En tant que porte-parole de l’opposition libérale de l’époque, Gaston Thorn soutient le gouvernement CSV. En 1972, en tant que ministre des Affaires étrangères et ministre de tutelle de la CLT, Gaston Thorn obtient l’adhésion du Luxembourg à l’accord Intelsat (Wort, 13.12.1972), premier pas vers la réalisation des projets de satellites de la CLT.
En 1974, la Cour Européenne de justice a rendu un arrêt qui a fait date en considérant la télévision comme un „service“ (https://eur-lex.europa.eu/legal-content/DE/TXT/PDF/?uri=CELEX:61973CJ0155&from=FR). Les nouvelles technologies, telles que les connexions par câble et par satellite, permettraient aux fournisseurs commerciaux de concurrencer les médias de service public dans les différents pays. Avec d’autres affaires devant la Cour européenne de justice, y compris dans les années 1980, la CLT luxembourgeoise a également essayé d’obtenir la clarté devant la Cour européenne de justice afin de gagner de l’argent dans toute l’Europe grâce à la publicité, au télé-achat et au placement de produits.
Le projet de la CLT est de développer son propre programme satellite afin d’atteindre et de dominer les autres marchés européens (voir le Dossier du Land du 2 avril 1982). Les opposants à ce projet se trouvent aussi bien en Allemagne qu’en France, où l’on y voit une menace pour les télévisions publiques. À l’époque, le Luxembourg était le seul pays de la Communauté européenne dans lequel une société privée et commerciale avait le monopole de la télévision - et non des médias publics. Depuis de nombreuses années, la politique de l’État luxembourgeois consistait à défendre cette société contre les restrictions et l’influence d’autres États.
En 1977, Gaston Thorn est devenu Premier ministre du Luxembourg et a obtenu cinq fréquences DBS (Direct Broadcasting Satellite) pour le Luxembourg et la CLT lors de la conférence internationale de l’UIT (Union Internationale de Télédiffusion) (voir Roemer 2013). Toutefois, cela n’avait pas beaucoup de sens à l’époque, car dans les pays voisins du Luxembourg, le marché des médias et les réseaux de communication étaient fermement entre les mains des pouvoirs publics. Aux Pays-Bas, par exemple, il existe actuellement trois chaînes de télévision publiques différentes. Ce qui manque, c’est une directive au niveau européen.
Et elle arrive ! En 1984, c’est Gaston Thorn, alors président de la Commission européenne, qui donne personnellement (cf. Land 10.02.1984) l’impulsion décisive avec le „“Livre vert” sur l’établissement du marché commun de la radiodiffusion, notamment par satellite et par câble“. La libéralisation du marché de la télévision commence et c’est en quelque sorte le point de départ d’une politique européenne des médias (cf. BPB 2016), qui continuera d’être largement façonnée par les Luxembourgeois. Certes, Gaston Thorn a été plus ou moins ouvertement accusé d’agir dans l’intérêt de la CLT, basé dans son pays d’origine. Mais la suite va bien au-delà de ce conflit d’intérêts.
En 1985, le mandat de Gaston Thorn en tant que président de la Commission s’achève, avec la certitude que la grande ère de la télévision commerciale va bientôt commencer. Sans période d’attente, Gaston Thorn commence immédiatement à travailler dans le secteur privé, à la CLT. Il connaît parfaitement l’entreprise, non seulement parce qu’il a toujours défendu les intérêts de la CLT en tant qu’homme politique, mais aussi parce qu’il avait déjà siégé au conseil d’administration de la CLT avant son passage au gouvernement luxembourgeois, jusqu’en 1968 (Le Soir, 18.10.1993). Son vice-président à la Commission européenne est également passé dans le secteur privé luxembourgeois pour faire des affaires avec les médias et les satellites, Etienne Davignon, qui est devenu vice-président de l’opérateur de satellites SES (Land, 20.12.1985).
Aujourd’hui, ce n’est plus possible - les membres de la Commission européenne sont soumis au secret professionnel même après leur mandat : les connaissances internes du monde politique ne peuvent pas être utilisées dans d’autres professions du secteur privé. Par exemple, il n’est plus possible pour Viviane Reding de quitter la Commission européenne pour entrer directement au conseil d’administration de l’influente Fondation Bertelsmann. Un code de conduite complet a été élaboré pour la première fois en 1999. Mais n’y avait-il pas de règles auparavant ? Eh bien : „Lors de leur entrée en fonction, ils prennent l’engagement solennel de respecter les obligations découlant de leurs fonctions, tant pendant la durée de celles-ci qu’après leur cessation, et notamment de faire preuve d’intégrité et de discrétion dans l’acceptation de certaines activités ou de certains avantages après la cessation de leurs fonctions“.
„Honorable et discret“, comme l’exigent les accords de fusion pour les membres de la Commission, Gaston Thorn est tout aussi “honorable et discret” dans ses nouvelles fonctions qu’il l’était lorsqu’il était président de la Commission. Henri Roemer, membre du DP, diplomate luxembourgeois et porte-parole de la CLT, écrit dans son anthologie biographique sur Gaston Thorn (p. 356) : „Notre président Gaston Thorn avait noué d’excellents contacts avec des hommes politiques néerlandais au cours de sa carrière politique active […] Le président de la CLT a immédiatement téléphoné au Premier ministre Ruud Lubbers, qui nous a organisé une rencontre avec son ministre des médias de l’époque, Elco Brinkmann, par l’intermédiaire de son secrétariat“. L’épisode décrit s’est produit peu après le passage de Gaston Thorn de la Commission à la CLT. C’est sa directive „Télévision sans frontières“ qui était en train d’être transposée dans les législations nationales respectives. Le jour même de l’entrée en vigueur de la directive aux Pays-Bas, le 2 octobre 1989, la CLT a lancé „RTL Veronique“ sur le marché néerlandais. Le monopole commence, la CLT s’agrandit, fusionne et se consolide. Finalement, avec l’aide de Bertelsmann, elle devient le plus grand groupe de médias en Europe. Gaston Thorn est resté à la tête du groupe jusqu’en 2004, plus récemment en tant que président du conseil d’administration de RTL Group de 2000 à 2004.
Gaston Thorn poursuit la vision qui anime toujours les grands PDG de RTL Group et de Bertelsmann, aujourd’hui propriétaires de CLT-UFA : tout avoir. [Dans une interview accordée au Spiegel en 1987 (https://www.spiegel.de/wirtschaft/es-wird-noch-viele-tote-geben-a-bde69b22-0002-0001-0000-000013524897), il partage son point de vue et se voit dans la même position que Rupert Murdoch et Silvio Berlusconi. En 1993, Gaston Thorn s’est vu décerner le prestigieux titre d’„Homme de l’année“ par le MIPCOM à Cannes, quelques années après Silvio Berlusconi.
Quelle image reste-t-il aujourd’hui de Gaston Thorn ? C’est un grand Européen, mais qui voyait l’Europe surtout comme une grande entreprise. C’est un homme politique et un homme d’affaires prospère, mais pour qui il n’y avait pas de frontières entre la politique et les affaires. C’est un défenseur idéologique du marché libre, un néolibéral, un confident des dirigeants européens et en quelque sorte le père de la publicité sur le marché européen.



